mercredi, 23 mars 2005
À peu (de chose) près
Jan Van der Berck est un écrivain belge encore méconnu en France. Son œuvre littéraire, presque immense, ne lui confère guère outre-Quiévrain qu’un statut d’original assez amusant. L’un de nos confrères des Lettres wallonnes a souhaité aller au-delà de cette trop simpliste image et s'est rendu à Gand, où l’homme, maintenant sexagénaire, vit reclus depuis trente ans, sans voir personne d’autre que sa femme et ses quatre enfants et demi. Nous reproduisons ici l’interview parue à cette occasion. Les Lettres wallonnes : Jan Van der Berck, bonjour. Vous êtes un écrivain discret, nos lecteurs vous connaissent un peu parce que certains de vos ouvrages ont été chroniqués dans nos colonnes… C’est exact. Il me semble d’ailleurs qu’il s’agit du seul ouvrage de littérature enfantine que vous ayez commis. Par la suite, vous vous êtes lancé dans la littérature à contraintes, celle que connaissent bien les lecteurs de Georges Perec, de Jacques Roubaud, etc. Les Éditions nouvelles du Brabant publient ces jours-ci l’intégralité de votre œuvre, c’est une occasion de revenir sur votre carrière littéraire. Votre premier roman était un hommage à Perec, je crois… Mon premier roman s’appelle E. Il contient tous les « e » que Perec n’a pas osé utiliser dans La Disparition. Je voulais d’ailleurs le sous-titrer La Réapparition, mais cela m’aurait fait utiliser trop de lettres qui n’étaient pas des « e ». C’est la seule tentative, à ma connaissance, d’un roman ne contenant qu’une voyelle, unique. Et je précise bien qu’il s’agit d’un roman, bourré de rebondissements et de suspens, ainsi que quelques scènes érotiques, des mois et des mois de travail, à l'ouvrage sans cesse, du soir au matin. Il s’y trouve même un hommage à Céline : « eeee… e ! e ! eee… ee ! », mais bien entendu personne ne l’a vu. Aujourd’hui, les gens ne savent plus lire. C’est pourquoi personne n’a jamais rien compris à mon œuvre. Certains outrecuidants m’ont dit que je ne savais pas écrire... D’ailleurs, même l’OuLiPo, l’Ouvroir de Littérature Potentielle, qui regroupe pourtant les auteurs à contraintes, n’a pas voulu couronner votre ouvrage… Eux non plus n’ont rien compris. Ils ont cru que c’était une blague. Ils m’ont reproché mon manque de rigueur parce que dans un chapitre particulièrement dense, j’ai laissé échapper un verbe. D’après moi il s’agit tout simplement d’une coquille, ou d’une farce de mon fils cadet. Peu de temps après, vous récidivez avec Nonante-cinq. Nonante-cinq, c’est un roman dans lequel le nombre de lettres par phrase est approximativement de nonante-cinq. Mais là encore, les culs serrés de l’OuLiPo - vous pouvez l’écrire dans votre journal - m’ont reproché d’avoir mal compté (j’ai toujours été nul en maths). Pourtant, j’avais prévenu : le titre original de mon roman était Nonante-cinq (presque). Un roman ne s’écrit pas avec une calculette. C’est à cette époque que vous avez établi votre philosophie du « presque »… Le presquisme, oui. Je me suis fait le théoricien de l’approximatif, et là encore, les oulipiens n’ont pas saisi que ce « presque », cet à peu près, était une véritable contrainte. Je pense qu’ils ont cru que je me foutais d’eux. Il faut dire que l’ouvrage dans lequel vous expliquiez votre philosophie n’était pas très clair… Je le reconnais : lorsque j’ai fait paraître Presque, je m’étais fixé pour contrainte d’écrire quasiment des phrases. Des embryons de phrases, des débuts de raisonnements, des commencements d’intrigues, l'amorce d'une théorie… Le fait que les oulipiens n’aient rien compris à mes procédés prouve d’ailleurs que ce « presque » est de mon côté parfaitement maîtrisé. Mais évidemment, cela ne peut qu’heurter leur rigidité de mathématiciens du verbe… On m’a pris pour un « presque artiste », d’autant plus que mon livre a obtenu le prix Georges Simon (sosie officiel de Simenon). Un drôle de type ce Georges Simon. Il vit en Suisse. J’ai son adresse, si vous voulez. Oui, c’était un roman qu’il fallait lire en commençant par toutes les pages paires, puis toutes les pages impaires. La difficulté consistait à ne lire, sur les pages paires, que les lignes impaires, et sur les pages impaires, que les lignes paires. Ce n’était qu’en respectant cet ordre que le livre était compréhensible. J’ai radicalisé le procédé l’année suivante avec De deux choses l’une, un roman à lire dans les deux sens. Une sorte de palindrome… Vous n’y êtes pas du tout ! Il s’agissait d’un roman qui proposait une histoire s’il était lu du début à la fin, et une autre s’il était lu de la fin au début. Une entreprise très difficile à réaliser techniquement, je suppose… Oui, mais de toute façon c’était imprécis : ça ne fonctionne vraiment que sur la page 122. Toujours ce fameux axiome du « peu s’en faut ». Je tourne autour de cela, vous voyez ? Je n’en démords pas. En 1993, vous avez inventé le roman à contraintes pour le lecteur. Pouvez-vous nous en dire plus ? En effet, c’est à cette époque que j’ai écrit, entre Bruxelles et Gand, Roman de gare, un livre qui ne peut être lu que sur cette ligne et dans le train de 15 h 37, qui arrive à Gand à 16 h 22. C’est très précis, sinon l’intrigue ne fonctionne pas. Et ce train ne circule que le mardi. Là au moins, les oulipiens ne peuvent pas me reprocher d’avoir négligé les contraintes ! J’ai réitéré l’expérience deux ans après avec La Place du mort, un code de la route pour les passagers avant et qui doit se lire sans ceinture. Il faut noter aussi que votre philosophie du « presque » vous empêche de signer chez de grands éditeurs. Tout à fait. Je suis publié à compte d’auteur, ce qui est une façon comme une autre d’être « presque » publié. Et je fais toujours en sorte de sortir mes exemplaires en surnombre, afin qu’il m’en revienne plus que je n’en vends, ce qui me donne l’impression de « presque » réussir… Ma philosophie de l’à peu près n’est pas qu’à peu près une philosophie ! Voilà ce que les chirurgiens de la syntaxe, les scrupuleux de la tournure, les névrosés du mot juste n’ont pas compris… Je suis presque marié - le PACS -, j’ai presque cinq enfants… C’est très sérieux, il n’y a pas plus rigoureux que moi dans l’approximation. Et pourtant, on me prend pour un original, un fou, le « poète pittoresque de Gand »… J’ai même été filmé par l’équipe de Strip-Tease, mais l’émission n’a jamais été diffusée : je n’avais pas compris le principe, je me suis vraiment mis tout nu. Vous avez aussi obtenu le prix André Verchuren pour En avant musette ! Oui, un roman en forme d’accordéon… En avant musette !, un livre qui sonne faux – ce slogan est une invention de ma femme. Et votre livre le plus récent, Les Ffflaaabbannndes, était un hommage à Jacques Brel. Exactement. Je l’ai écrit la bouche pleine, en écoutant Brel, et il doit se lire la bouche pleine, sur l’air des Flamandes. Toutes ces œuvres se retrouvent donc rééditées en un volume unique par les Éditions nouvelles du Brabant qui, en fait d’éditions, ne cachent qu’une simple épicerie-buvette. J’ai remarqué toutefois qu’il manquait quelques pages à cette intégrale… Bien sûr ! Il faut rester cohérent… D’ailleurs je vous serais reconnaissant de ne publier votre article qu’en partie seulement. Si vous pouviez « oublier » un feuillet ou deux… Comptez sur moi. Mais revenons un peu sur… -------------------------------------------------- Un grand merci à la Suomi Maafiä pour les chaudes couvertures.
Jan Van der Berck : Oui, et je vous en suis reconnaissant. Les lettres wallonnes m'ont permis une certaine visibilité, moi qui n’aime vivre que caché. Votre revue est d’ailleurs la seule à avoir parlé de mon tout premier livre, qui était un conte pour enfants : Une fois.


Ensuite, vous avez publié Pair et impair, autre œuvre difficile, qui, elle, a reçu le prix Amélie-Nothomb de Molenbeek…


07:04 Publié dans Dj Zukry, Half | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note

Commentaires
Merci pour cet article passionnant.
Une question - Après la Disparition, Georges Perec a également écrit un roman qui s'appelle les Revenentes (1972), où la seule voyelle admise est le e tout comme le livre de Monsieur Van Der Berck. Serait ce la raison des relations difficiles avec l'Oulipo ?
Mr Van Der Berck déclare "C’est la seule tentative, à ma connaissance, d’un roman ne contenant qu’une voyelle, unique." ce qui ne parait pas être le cas et qui pourrait froisser l'Oulipo ?
http://www.oulipo.net/oulipiens/GP
Écrit par : Pierre Metivier | mercredi, 23 mars 2005
hello again
J'ai bient entendu lu trop rapidement, étant resté sur la partie "E" et me suis fait clairement avoir ... et trop tard pour revenir en arrière ... C'est une banne blog. Merci.
Écrit par : Pierre Metivier | mercredi, 23 mars 2005
Aaaaaah !!... là ça sent le procès ! Là je dis OK ! Voilà une bonne raison pour en finir avec ce blog ! En plus bientôt il y aura un beau Palais de Justice tout neuf au Palindrome. Notre nouveau lieu de résidence ? J'y vois bien dj Zukry après François d'Aubert et Philippe Meyreau pour les détournements de fonds dédiés à la culture.
Quoique : le procès de d'Aubert pour mauvaise gestion des fonds culturels (argent disparue quoi) se jouerait plutôt dans le Théâtre flambant neuf ! Ubu Roi c'est lui ! Les ayant-droit de Jarry porteront-ils plainte pour plagiat ?
Écrit par : radouL | jeudi, 24 mars 2005
je suis content de votre site, c'est super koi
Écrit par : Pierre | mardi, 29 mars 2005
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