dimanche, 20 février 2005
Slothorp plombe l'ambiance
Le vieux juke-box est ici : Radio.Palindrome

Par les pieds, je n’ai connu d’autre Amérique que le sud. Quelques livres, le goût des voyages sans but et une histoire à demi oubliée m’y ont conduit en compagnie d’un ami désormais mort. Le cœur aussi s’y est perdu et n’a depuis jamais retrouvé tout à fait le chemin du retour. Je ne m’en plains pas, je ne me plains jamais des sautillements absurdes de ce coeur avec qui j’ai appris à faire la paix. Mais la tête s’est enquise d’une autre Amérique, plus au nord, une Amérique aux mains usées par la terre et à la poitrine écrasée par la crainte de Dieu, Amérique de paumés encerclés par les feux de l’hypermodernité. J’ai croisé son chemin littéraire à la lecture de l’autobiographie d’Harry Crews « Des mûles et des hommes ». Crews y fait revivre dans une langue dénudée jusqu’à l’os un monde rural hargneux et imbibé de religiosité. Les évènements tragiques de son enfance sont racontés sans lyrisme jusqu’à l’effroi d’une scène finale qui pressent-on, a depuis lors agi comme la source noire des tourments de l’auteur. De cet univers, Nick Cave a lui-même tiré un roman luxuriant et précieux, dont le titre (« Et l’âne vit l’ange ») rappelle aussi bien un épisode de la Bible que l’importance du baudet chez les ploucs hilbillies. Les western cow-boys pouvaient galoper sur des équidés gracieux, ils se hissaient encore sous les projecteurs hollywoodiens qu’allumaient des conquérants d’Amérique sortis de leurs shtetl. Mais les red-necks du sud, ce n’était rien, spectres à peine visibles et aussi décharnés que les ânes qu’ils traînaient sur des champs de maïs grillés. Il faut croire qu’à eux comme à d’autres, ce devait être la musique qui allait les sauver. La rencontre de l’œuvre colorée du new-yorkais opiomane Nick Toshes, dont l’érudition en matière de musique populaire le dispute à son goût pour les auteurs latins, a aussi jalonné le parcours. Les éditions Allia ont publié quatre ouvrages de Tosches dont je recommande fréquemment la lecture sans jamais être entendu : BlackFace, Country, Héros oubliés du rock’n roll et surtout Hellfire. Dans cette biographie romanesque de Jerry Lee Lewis, le chanteur illluminé devient sous la plume de l’auteur un personnage mythique, pêcheur dévoré par la force diabolique qui nourrit son talent. On peut bien me parler alors de New-York, du lac Michigan, des paysages de l’ouest américain et d’une soi-disant douceur de vivre à Los Angeles, mais de tout cela je m’en fous : je ne veux que l’Amérique des perdants, des white-trash et des hobos. Pays de mauvais garçons, dont la taille est si vaste que les bandits peuvent courir un bout de temps avant d’aller casser du caillou, pays de truands, de voleurs, de violeurs aux bouches tordues par les blasphèmes, avec ses trains qui traversent des étendues miséreuses où résonne le grondement des prophètes de bal, peut-être n’est-il qu’un songe pour les provinces du monde, peut-être cette Amérique n’a t-elle jamais existé, mais qu’importe : je la lis, je l’entends.
L’amateur éclairé de vieux 78 tours rayés doit beaucoup à l’abnégation d’Alan Lomax. Il est probable que sans les interminables voyages en ploucland de l’éthnomusicologue, des gens comme Missipi Fred McDowell, Son House ou Aunt Molly Jackson seraient restés assis sur le seuil des Eglise baptistes à regarder passer la brise calme de l’Histoire. Leadbelly, dont j’ai pu découvrir comme beaucoup le fabuleux « Devil got my woman » dans un film médiocre, lui devait encore plus : Lomax avait sorti le géant noir de prison. A cette époque, les prisonniers formaient de jolies chorales d’enfants de chœur, et qui les écoutera chanter comprendra que la qualité du réseau routier doit beaucoup à leurs talents de cantonniers. Le martèlement de leurs piolets sur le sol dur conduit ici la rythmique d’une vieille americana revisitée sous les atours pop dans le dernier album de Wilco, A ghost is born. Avec un titre pareil, le groupe de Jeff Tweedy se devait de réaliser quelques morceaux mémorables sous peine d’apparaître singulièrement prétentieux. At least that’s what you said qui ouvre l’album débute comme une chanson triste de Lou Reed (l’immense et cafardeux Berlin m’a tant lacéré le cœur que la ville allemande reste pour moi associée à la catastrophe affective que nous vivons tous un jour ou l’autre) avant de virer dans un solo de Neil Young joué par Sonic Youth. La patte de Jim O’Rourke passé depuis dans le groupe new-yorkais pour ce qui est l’un de leurs meilleurs albums peut s’entendre à travers quelques lazzi bruitistes et ludiques. Le larsen qui conclue cet mélange si net d’indolence campagnarde et de sécheresse urbaine ouvre ensuite les portes au chien fou John Spencer, et sa gueule scintillante de dogue en rut déboule accompagnée de son groupe le Blues Explosion pour une session rock, blues et hip-hop. Si l’on pouvait exaucer un de mes voeux, j’hésiterais entre la disparition de la misère dans le monde et devenir John Spencer. Mais le lendemain, on me verrait sur la scène de l’Elysée-Montmartre et on pourrait être sûr que les gens continueraient de crever de faim. John Spencer ressemble à une sorte d’Elvis contemporain sans le sandwich au beurre de cacahuète. Il est le rock’n roll à lui tout seul, sa voix est un déhanchement lubrique qui vous rappelle que cette musique n’est pas faite pour la culture mais pour draguer des filles. D’ailleurs, si j’étais John Spencer je ne ferais rien d’autre que coucher avec ces filles. Heureusement pour mon salut, je chante comme une casserole et je ne peux jouer de la guitare que sur des rythmes lents, ce qui fait de moi un candidat potentiel pour la nouvelle chanson française qui ne ressemble à rien d’autre qu’à l’émail d’un bidet : lisse, blanc et totalement inutile.
De l’autre côté de l’Atlantique, les mauvais garçons préfèrent parler du démon qui les habite, et là-dessus Johnny Cash en connaissait un bout. Je ne ferai l’offense à personne de présenter the man in black, ni la chanson qu’il reprend, Personal Jesus. A l’écoute, on saisit immédiatement qu’il n’appartenait qu’à lui de pouvoir la chanter : sa voix tressée dans les ténèbres recelait au fond de la gorge la beauté secrète de cette musique. On ne se souvient plus après de ce que pouvait être la version originale des vilaines pies britanniques et on se dit aussi que le ridicule ne tue jamais mais qu’il ennuie toujours. Le ridicule est comme un fil tranchant : ceux qui se tiennent sur son arrête touchent à une forme convulsive de beauté quand la plupart des autres ne peuvent que regarder d’un air stupide leurs blessures. A cet égard, David Eugène Edwards, autre authentique fêlé hanté par le pêché, porte certainement de grosses et bonnes chaussures. Le chanteur des 16 Horsepower a vraisemblablement appris à chanter en écoutant les sermons de son grand-père qui était un prêcheur baptiste. Son groupe marie à merveille la puissance d’un rock moderne et l’instrumentation de musique hillbillie traditionnelle tout en laissant une large place à la voix habitée de Edwards. En écrivant cela, je suis bien conscient d’aligner les clichés habituels mais mon goût pour les 16 Horsepower doit beaucoup aux histoires toutes faites. C’est en tombant amoureux d’une fille que j’ai découvert leur musique. Petite, avec de fortes hanches, son visage n’était qu’un sourire que j’ai par la suite vainement recherché à travers les rues, dans les salles de cinéma, dans les bars et les musées, derrière des voiles de fumée bleue qui ne recelaient à la fin aucun mystère. Cette fille m’a laissé un matin avec le souvenir de son visage calme et abandonné à la nuit pendant que je l’observais, gagné progressivement par la certitude angoissée que je n’aimerais plus jamais avec cette force-là et qu’aucune étreinte ne pourrait m’apaiser. Des années plus tard, je me dis que toute cette histoire n’a jamais eu lieu et que nos vies ne portent en elles que des songes imbéciles ; mais sans ces songes, nous ne serions que des poissons rouges qui ne connaîtrions pas le merveilleux groupe de David Eugène Edwards, et Chris Flemmons ne serait qu’un crasseux qui punaiserait des posters de femmes nues au fond de son garage. Car Chris Flemmons n’est rien moins que le sommet du prophète plouc, figure d’idiot magnifique se tenant à portée égale du criminel et du saint : un homme, donc. Le dernier album de son groupe The Baptist Generals a vraisemblablement été enregistré sur un quatre pistes dans une grange du texas et peut être considéré comme un chef-d’œuvre de folk musique brutale. Dans le morceau qu’on peut entendre, Feds on the highway, la mélodie poignante se déploie sur une orchestration limitée où la guitare joue aussi le rôle de la batterie. Chris Flemmons chante d’une voix d’ivrogne éploré qui aurait vu les signes premiers de la Révélation. A l’entendre on peut être certain qu’il est convaincu de ce qu’il dit, ce qui n’est pas fait pour nous rassurer. Mais dans cette inquiétude, chacun reconnaîtra les qualités d’une grande et belle musique.
Les voix fragiles et hasardeuses attachées à la ligne mélodique comme un enfant turbulent à la main de son père, véritables plaintes en errance dans la jungle chromatique, ces voix-là sont les plus belles de la musique populaire. La chanteuse du groupe The Arcade fire n’est jamais loin d’envoyer son chant dans un carambolage de notes perdues mais sa puissance et son enthousiasme assurent une considérable circulation des émotions. Sa voix pénétrante vous fait bientôt réclamer les cordes qui lieront vos désirs et, comme Ulysse noué au mât de son navire, on geint sous l’attrait tyrannique des prairies de cette fille qui seront plus sûrement nos tombeaux, le tout en six minutes et vingt secondes. Ce que peut la musique, ce que peuvent les femmes... Le groupe appartient à cette mouvance regroupée autour de Godspeed you ! Black Emperor mais adopte ici une forme plus concise, ramassée et populaire. Dans In the back seat, les violons en arrière-plan proviennent en droite ligne de la musique des Appalaches, ce qui tend un fil historique entre d’anciens immigrants écossais et moi, petit parisien crétin subjugué par les charmes vocaux d’une inconnue, charmes dans lesquels il lui arrive de vouloir se noyer. L’innocence n’est une tentation que pour les brigands et demeure pour les autres un fardeau. La chanson des Broken social scene en porte le témoignage : cette voix d’enfant, après vérification en concert, sort de la gorge goitreuse d’une trentenaire canadienne à l’énergie maladroite et au physique gras. Ce groupe canadien se produit à quatre, six, neuf ou onze, selon l’humeur et la taille des scènes. Lors de leurs premiers concerts en France, à l’automne 2003, les musiciens étaient plus nombreux que le public. Mais le public ne comptait pas Feist dans ses rangs tandis que le groupe pouvait s’en enorgueillir. Avoir Feist à ses côtés peut vous changer la vie. Dès l’arrivée sur scène de la jeune chanteuse, des petits cœurs se sont serrés misérablement et j’aurais souhaité tous les gifler si je n’avais pas moi-même été troublé. Après cela, ce n’est plus la peine de jouer les méchants : on est passé définitivement du côté du sentimentalisme bête et les craquellements du miroir ont révélé l’image dégradée et pauvre d’une innocence demeurée suspendue dans le Ciel. Quelque chose s’est brisé, peut-être sommes-nous allés trop loin et la monture se meurt.
Alors, déjà le tintement des verres se fait entendre dans le brouhaha des conversations de bar, et la musique paraît s’éteindre dans un murmure mélancolique. Le voyage s’achève, nous regagnons l’Europe et ses brumes, abandonnons le texte pour emprunter les chemins de l’interprétation. Lecteur, ne laisse passer qu’un souffle : « ce n’est pas fini » nous dit Valushka avant de s’enfoncer dans la nuit à la rencontre d’une Baleine. C’est sa voix de Petit Jonas idiot qui mesure la puissance gnostique ramassée dans les entrailles du Monstre… Il reste la musique des Harmonies Werckmeister venue soutenir le film de Bela Tarr, musique d’après la Chute alignée sur ses tons et ses demi-tons, éloignée de Dieu mais qui recherche encore la courbure eschatologique et la trouve un instant dans la vulnérabilité d’un vieillard nu… Faiblesse, nuque ployée : ici le voyage se termine, tu as vu l’Amérique mais l’histoire vient s’achever en Europe. Ne pleurons pas, nous n’y sommes pas si mal.
Slothorp.
La sélection de Slothorp
Piste 1 : Alan Lomax - Enregistrement d'un chant de prisonniers
Wilco - At least that's what you said
The blues explosion - Mars, Arizona
Piste 2 : Johnny Cash - Personal Jesus
16 horsepower - Clogger
Baptist Generals - Feds on the highway
Piste 3 : The arcade fire - In the back seat
The broken social scene - Anthems for a seventeen year old girl
Mihaly Vig - Les harmonies Werckmeister
Photographie : Jacob Riis - Blind Beggar (1890)
13:07 Publié dans RADIO PALINDROME | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note

Commentaires
Si Slothorp plombe l'ambiance (ce qui reste à prouver devant cette superbe sélection) je lui donne un coup de turbo chers dj et ac et les autres.
Avant, j'aurais lu mot à mot chaque ligne de notre ami devenu autre au présent tout en rageant devant ce mur de mots sans prise aucune, glosé sur cette "courbure eschatologique" dont le copyright n'est pas à rechercher très loin, gribouillé quelque commentaire approximatif.
Maintenant, très pris par ce blog qu'il faut gaver d'octane, je n'ai guère d'autre choix que de travailler en écoutant Radio Palindrome, très belle ce soir.
J'aime particulièrement 16 Horsepower pour des raisons évidentes (je les aimais avant aussi) et j'adore aussi Johnny Cash. Alors la vie est belle.
Écrit par : Mémoire des stands | dimanche, 20 février 2005
oh oui, cette Amérique ! (dont Hunter S.Thompson vient de s'absenter)... à vous lire on l'entend, on la voit défiler... trains, route, ciel et Ciel...
également de Nick Tosches chez Allia, l'excellent "Confessions d'un chasseur d'opium"... le si spécial roman de Nick Cave, Nick Cave chanteur, et John Spencer, j'aime aussi...
"fil tranchant "du ridicule : la beauté convulsive se mérite...
Écrit par : alina | lundi, 21 février 2005
Du beau monde chez vous...
Écrit par : Z | lundi, 21 février 2005
Nous découvrirons ce Lomax et ce Vig ce soir..
Écrit par : .KiK. | mardi, 22 février 2005
superbe.
Écrit par : OrnithOrynque | mardi, 22 février 2005
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